Siêsi Nems

Ressusciter les valeurs, révéler la beauté : l’univers de Siêsi Nems

Il y avait quelque chose de saisissant dans le travail de Siêsi Nems lorsque je l’ai découvert. La finesse, l’originalité, la beauté — mais aussi le mystère. Ses personnages semblaient appartenir à la fois au monde des hommes et à un ailleurs : des corps transformés par la géométrie, des yeux et des bouches déplacés ou multipliés, une anatomie familière réinventée à travers un langage visuel profondément personnel.

Rencontrer Siêsi par appel vidéo m’a permis de découvrir ce qui se cache derrière ces images énigmatiques. Notre échange m’a révélé un artiste dont la pratique, née d’un instinct créatif dès l’enfance, s’est progressivement ouverte sur une réflexion beaucoup plus vaste autour de la nature, des ancêtres, de la mémoire culturelle, de la beauté et de notre responsabilité envers ce qui nous est transmis.

Entre dessin et danse

Enfant au Cameroun, Siêsi partage son énergie créatrice entre deux passions : le dessin et le breakdance. L’un comme l’autre lui offrent une échappatoire — un espace où il peut créer son propre univers et éprouver un sentiment de liberté et d’accomplissement.

En grandissant, l’art prend progressivement une place plus importante dans sa vie, tandis que son talent devient de plus en plus évident aux yeux de son entourage. Une rencontre décisive survient en 2005, lorsqu’il fait la connaissance du peintre Merlin Nitcheu Monkam, qui l’initie au travail des crayons de couleur.

L’idée de devenir artiste commence alors à prendre forme.

Mais Siêsi est également très conscient de la réalité sociale qui entoure ce choix. Dans le milieu où il grandit, faire de l’art son métier n’est pas nécessairement considéré comme une voie d’avenir et peut même être perçu comme une forme d’échec. Plutôt que de renoncer à son ambition, il choisit une voie pragmatique et suit une formation professionnelle de deux ans en vente et marketing à l’Institut Universitaire du Golfe de Guinée.

L’artiste, lui, n’a pourtant jamais disparu.

Apprendre partout

Siêsi continue de pratiquer avec une discipline remarquable, tout en cherchant constamment à élargir ses compétences. Son parcours l’amène à multiplier les collaborations et les expériences artistiques, notamment dans l’atelier du regretté graffeur Meric, où il travaille comme aérographiste et se plonge dans l’univers du street art, de la personnalisation automobile et de la peinture murale.

Il participe également à divers projets artistiques menés avec des ONG nationales et internationales.

Ces expériences lui apportent quelque chose de différent d’une formation artistique conventionnelle : un contact direct avec une multitude de techniques, de supports, de publics et de façons de créer.

Siêsi décide finalement de donner un cadre académique au parcours qu’il construit depuis des années. Il entreprend des études en arts plastiques et histoire de l’art à l’Université de Yaoundé.

C’est là, me confie-t-il, qu’il acquiert une compréhension plus profonde non seulement de la pratique artistique, mais de l’art lui-même et de son histoire. Il s’y forme, devient instructeur, puis président du Club Art. Son engagement dépasse bientôt sa propre pratique pour s’étendre à la promotion artistique et à l’organisation culturelle, notamment avec la création du festival 237 Five Colors, qui connaît un véritable succès.

La passion de l’enfance est devenue une vocation.

Un langage qui lui est propre

Aujourd’hui artiste à temps plein, Siêsi puise profondément dans la société camerounaise et dans son héritage bamiléké. Au cœur de son travail se trouve la relation entre l’être humain, la nature et les savoirs ancestraux — cette intelligence transmise de génération en génération par l’art, l’artisanat, la parure, l’architecture et les pratiques spirituelles. Il rend également hommage aux figures, célèbres ou méconnues, qui ont contribué à l’évolution de leurs sociétés.

De cette philosophie est né son propre langage artistique, le Nûfi Fô, inspiré des masques africains et, surtout, de leur fonction. Pour Siêsi, la signification d’un masque dépasse son apparence : elle réside également dans le rôle qu’il joue au sein d’une communauté — protecteur, purificateur, marqueur d’identité ou intermédiaire spirituel.

Ce principe nourrit un vocabulaire visuel saisissant. Ses personnages peuvent sembler surréalistes ou cubistes, leur anatomie fragmentée puis reconstruite par la géométrie. Deux éléments revêtent une importance particulière : l’œil et la bouche. L’œil évoque la capacité de percevoir au-delà des apparences — une métaphore de la conscience, du discernement et d’une autre manière de voir le monde. La bouche, quant à elle, incarne la communication et le pouvoir de la parole : la capacité d’exprimer ce que d’autres ne peuvent ou n’osent pas dire.

Dans l’univers de Siêsi, l’anatomie devient langage.

La beauté au-delà des conventions

La femme africaine occupe elle aussi une place centrale dans l’œuvre de Siêsi. Plutôt que de la soumettre à un idéal unique, il célèbre la beauté dans la diversité de ses formes, accueillant ces traits que certains pourraient considérer comme des imperfections et que d’autres reconnaîtront précisément comme beaux.

Ses figures féminines incarnent également la transmission. Puisant dans la culture bamiléké, Siêsi présente les femmes comme des gardiennes intergénérationnelles de la culture, des valeurs et des vertus, par lesquelles le savoir et l’identité se transmettent d’une génération à l’autre.

Ressusciter ce qui ne doit pas disparaître

Siêsi cherche, en définitive, à faire renaître des valeurs ancestrales et des principes culturels sans pour autant reproduire le passé. À travers le Nûfi Fô, il fait vivre cet héritage dans le présent, invitant chacun à renouer avec lui-même et à reconnaître la valeur de ce qui lui a été transmis.

Ma conversation avec Siêsi n’a fait qu’approfondir mon admiration pour un univers artistique qui m’avait fasciné dès le départ. Derrière son esthétique extraordinaire se révèle une philosophie profondément enracinée et résolument vivante.

Siêsi Nems ne se contente pas de revisiter la culture ancestrale. Il nous invite à nous demander ce qu’elle peut encore nous apprendre — sur la beauté, la nature, les autres et nous-mêmes.

Merci beaucoup, Siêsi, pour cette entrevue passionnante et enrichissante. Continue à nous captiver par ton art!

Pour acquérir une ou plusieurs de ses superbes œuvres, contactez-le ici : https://www.instagram.com/siesi_nems/?hl=en

Lieu : Douala (Cameroun)