Paul Onobiono (alias Mouono)

Peindre l'invisible : le voyage de Mouono à travers la mémoire

Parfois, ce qui blesse un artiste finit par faire partie du langage à travers lequel il s’exprime.

Lorsque Paul Onobiono — connu sous le nom de Mouono— a répondu à mon appel vidéo, il était en route pour l' Exposition sous l’Arbre, un rendez-vous annuel réunissant des artistes à Yaoundé, au Cameroun. Les préparatifs de la sixième édition battaient leur plein, mais il s’est livré avec une disponibilité et un enthousiasme qui ne laissaient nullement deviner qu’il était pressé.

J’avais découvert ses peintures quelque temps auparavant, en ligne.

Difficile de les oublier.

Il s’en dégageait quelque chose d’étrangement beau : des personnages élégants, de mystérieuses formes blanches, des casques protecteurs — et des visages dont les yeux semblaient avoir disparu.

Et pourtant, d’une manière presque inexplicable, ces personnages semblaient toujours vous regarder.

Je voulais comprendre pourquoi.

Quand les yeux ont-ils disparu?

La réponse m’a conduit là où je ne m’y attendais pas.

Des années auparavant, Mouono avait vécu la trahison d’un proche. L’épreuve l’avait si profondément marqué que, pendant un temps, il n’arrivait plus à peindre.

Puis, un jour, il est revenu à la toile.

Mais quelque chose avait changé.

Les visages qu’il peignait étaient devenus vierges.

Comme si, à travers la peinture, il cherchait à effacer de sa mémoire celui qui l’avait blessé.

Peu à peu, les traits des visages sont réapparus.

Mais pas les yeux.

À leur place sont apparues ces formes blanches et lumineuses qui allaient devenir l’un des éléments les plus reconnaissables du langage visuel de Mouono.

Quelque chose né de la douleur s’était transformé.

Une cicatrice était devenue un symbole.

Une absence était devenue une présence.

Et une expérience qui l’avait un temps réduit au silence allait finalement l’aider à trouver un langage qui n’appartenait qu’à lui.

Trouver sa propre manière de peindre

Né en 1996 à Bikok, dans le département de la Méfou-et-Akono, au Cameroun, Mouono est attiré par l’art depuis l’enfance.

Après l’obtention de son baccalauréat A4 en 2014, il entreprend des études en beaux-arts et en histoire de l’art à l’Université de Yaoundé. Diplômé en 2017, il choisit, plutôt que d’emprunter une voie plus conventionnelle, de se consacrer pleinement à la peinture.

Mais trouver sa voix artistique lui demandera d’expérimenter.

Parmi ses premiers dessins figurent des personnages de bandes dessinées. Au fil du temps et de ses ambitions grandissantes, il se met toutefois à chercher quelque chose de plus personnel. Les techniques traditionnelles lui semblent de moins en moins capables d’exprimer ce qu’il porte en lui.

Alors, il expérimente.

Jusqu’à intégrer à sa pratique un objet aussi banal qu’une cuillère à café, qu’il détourne en outil de peinture.

Ce choix en dit long sur sa démarche : pour Mouono, les conventions importent moins que la nécessité de trouver le moyen juste de rendre une idée visible.

À ses débuts, il puise notamment une inspiration technique auprès de l’artiste camerounais Salifou Lindou. Avec le temps, Mouono développe toutefois un vocabulaire qui lui est incontestablement propre.

À l’huile comme à l’acrylique, à partir de ses propres photographies ou d’images recueillies ailleurs, il fait naître des personnages suspendus quelque part entre immobilité et vitalité, familiarité et mystère.

Protéger ce que le temps peut effacer

Derrière ces personnages se trouve une préoccupation plus vaste : la mémoire.

Pour Mouono, elle est fragile, mais indispensable.

Elle relie ce que nous avons été à ce que nous sommes — puis, un jour, à ceux qui viendront après nous.

Cette idée permet de mieux comprendre les symboles qui reviennent dans ses peintures.

Les casques portés par certains de ses personnages deviennent des formes de protection : des réceptacles destinés à préserver les histoires et les expériences humaines.

L’absence des yeux pousse cette réflexion encore plus loin.

Nous héritons de la mémoire de choses auxquelles nous n’avons jamais assisté. Les récits passent des parents aux enfants, des communautés aux générations suivantes. Notre identité elle-même peut porter les traces de vies qui ont précédé la nôtre.

Les peintures de Mouono commencent alors à poser des questions qui dépassent largement les limites de la toile :

Qui suis-je en raison de l’endroit d’où je viens?

Comment ma culture, mes origines et mes croyances ont-elles façonné la personne que je suis devenue?

Quelle part de mon identité m’appartient véritablement — et quelle part m’a été transmise par ceux qui m’ont précédé?

Que restera-t-il de nous dans la mémoire de ceux qui viendront après?

Ses personnages sont peut-être privés de regard au sens conventionnel du terme. Mais c’est peut-être précisément pour cela qu’ils nous invitent à tourner le nôtre vers l’intérieur.

Transformer ce qui nous blesse en quelque chose qui parle

Il y a quelque chose de profondément émouvant dans le parcours de Mouono.

Cette absence qui distingue aujourd’hui ses peintures n’a pas été imaginée comme un simple procédé stylistique.

Elle est née d’une expérience qui, pendant un temps, l’avait éloigné de la peinture.

Il aurait pu en rester là.

Mais il est revenu.

Et progressivement, la trace laissée par cette épreuve est devenue l’un des éléments qui rendent aujourd’hui son œuvre immédiatement reconnaissable.

Mouono m’a dit un jour :

« En tant qu'artiste, il faut se prendre au sérieux pour être pris au sérieux. »

Ses peintures donnent tout leur poids à ces mots.

Elles racontent un artiste prêt à expérimenter, à questionner, à se souvenir — et à transformer.

C’est peut-être là l’un des pouvoirs les plus discrets de l’art.

Nous ne pouvons pas toujours choisir ce qui nous arrive.
Mais parfois, nous pouvons choisir ce que nous en faisons naître.

🎨 Découvrez l’œuvre de Mouono * * ici et plongez dans un univers où se rencontrent mémoire, identité et histoire personnelle.

Suivez Mouono sur : https://www.instagram.com/mouono_2/

Lieu : Yaoundé (Cameroun)