Messe B. Rackel
L’art né du feu : la vision indomptable de Messe Bidias
J’ai découvert Messe Bidias à travers un article de presse retraçant son parcours artistique mouvementé et son histoire personnelle. Son langage visuel, coloré et audacieux, a immédiatement éveillé ma curiosité. J’ai ensuite trouvé d’autres articles à son sujet, suivi son travail en ligne, avant de finalement décrocher une conversation d’une quarantaine de minutes avec l’artiste sur Zoom.
Mais pour comprendre l’urgence qui habite les œuvres de Messe, il faut revenir au Cameroun, auprès d’un garçon de sept ans fasciné par un dessin.
Là où tout a commencé
Messe découvre véritablement l’art pendant des vacances d’enfance dans le village familial. Son oncle dessinait souvent et, un jour, Messe tombe sur un croquis représentant les boxeurs Mike Tyson et Evander Holyfield sur un ring. Quelque chose s’éveille alors en lui. Très vite, il se met lui aussi à dessiner, commençant par des personnages de dessins animés comme les Tortues Ninja et utilisant même la craie sur son ardoise d’écolier.
Il n’a cependant pas la possibilité de suivre une formation artistique. Alors que sa sœur peut étudier l’art, Messe s’oriente vers la comptabilité. L’art, lui, ne disparaît jamais vraiment de sa vie : pendant trois ans, il aide même sa sœur à réaliser ses travaux artistiques.
Adolescent, il crée Ziczo Art School, où il enseigne bénévolement le dessin et la peinture aux enfants de son quartier. Ce désir de transmettre restera profondément ancré dans son parcours.
À vingt-six ans, en 2016, Messe décide finalement de se consacrer entièrement à l’art. Au Cameroun, dans un contexte qu’il décrit comme marqué par la corruption, les inégalités et les restrictions à la liberté d’expression, la peinture devient pour lui à la fois un espace de liberté et un acte de résistance. Ses toiles lui permettent d’aborder les dysfonctionnements politiques, les inégalités sociales et de genre, l’endoctrinement religieux ou encore les souffrances des populations les plus vulnérables. Certaines œuvres, comme Police-ticks, s’attaquent notamment au comportement des dirigeants politiques.
Cette même année, le conflit armé opposant les séparatistes anglophones aux forces gouvernementales camerounaises éclate dans la région du Sud-Ouest. Messe est contraint de fuir. Déplacé à l’intérieur de son propre pays, il doit reconstruire sa vie sans toit et avec à peine une vingtaine de dollars en poche. Il finira par s’installer à Yaoundé.
Quand la peinture devient thérapie
Une autre épreuve va profondément transformer sa vie et sa pratique artistique.
Messe est victime d’un AVC qui laisse la moitié de son corps partiellement paralysée. Sa convalescence et sa réadaptation dureront environ deux ans. Pour couvrir ses frais médicaux, il vend ses tableaux les uns après les autres, tandis que le simple geste de peindre exige désormais de lui des efforts et une discipline considérables.
Pourtant, ces années approfondissent également sa spiritualité et transforment l’art en véritable thérapie. Messe m’a confié que les œuvres réalisées pendant cette période de convalescence contribueront, quelques années plus tard, à lancer sa carrière.
Une autre confidence m’a particulièrement marqué : Messe ne peint presque jamais lorsque tout va bien.
Ce sont souvent la douleur et les énergies négatives qui le ramènent vers la toile. Par la peinture, il cherche à transmuter cette énergie en quelque chose de puissant et de thérapeutique. Cela explique peut-être la tension et la vitalité extraordinaires qui traversent son travail.
Messe travaille principalement à l’acrylique, souvent sur des toiles de grand format. Son langage visuel mêle néo-expressionnisme, traditions artistiques africaines et influences du cubisme, du surréalisme et du pop art. Figures et symboles africains anciens côtoient formes abstraites, écritures erratiques, motifs complexes et couleurs vibrantes, parfois fluorescentes.
Son œuvre affronte des réalités difficiles, mais elle ne se résume pas à la colère. Messe demeure fasciné par la beauté humaine, la nature, la musique et l’art sous toutes ses formes. Ses peintures célèbrent la beauté, la force et la résilience des peuples africains et de leur diaspora, faisant dialoguer héritage et monde contemporain, lutte et espoir, passé et avenir.
L’art comme aventure collective
Messe s’intéresse tout autant aux conditions dans lesquelles les artistes africains exercent leur métier.
Il évoque notamment le manque d’infrastructures artistiques et d’occasions d’exposer au Cameroun, ainsi que les difficultés rencontrées par les artistes pour vivre de leur travail et obtenir un prix juste pour leurs œuvres. Une situation qui peut engendrer une forte concurrence entre eux.
Messe rejette cette mentalité.
À ses yeux, l’individualisme affaiblit leur capacité collective à apporter de la beauté à la société, à faire entendre leur voix dans le monde et à défendre un avenir meilleur. Son engagement envers la transmission, amorcé avec la Ziczo Art School pendant son adolescence, s’est poursuivi à Yaoundé, où il a donné gratuitement des cours aux enfants. Il a également accompagné plusieurs artistes, notamment ses frères Elangweh Sesse, aujourd’hui installé au Texas, et Bidias Romaric, qui ont tous deux développé leur propre carrière artistique.
Le manque de débouchés locaux a également poussé Messe à faire voyager son art au-delà des frontières camerounaises. Il a exposé en France, en Belgique, en Suisse, aux États-Unis, au Cameroun, au Nigeria, en République démocratique du Congo et au Congo-Brazzaville, tout en développant des relations avec des galeries, des foires d’art, des écoles, des marques, des collectionneurs et des commissaires d’exposition à l’international.
Aujourd’hui, Messe travaille à Genève, mais l’Afrique demeure profondément ancrée dans son langage artistique et ses préoccupations.
La liberté comme horizon
Messe m’a confié que son rêve est, au fond, d’être libre en tant qu’artiste et de laisser derrière lui un héritage artistique fort.
Cette ambition résume peut-être à elle seule l’essence de sa démarche. Sur ses toiles, la souffrance devient couleur, l’injustice devient témoignage, l’héritage africain rencontre le présent et les réalités difficiles se transforment en possibilités.
Pour Messe Bidias, l’art n’est pas une manière de fuir le monde.
C’est sa façon de l’affronter — et d’imaginer ce qu’il pourrait devenir.
Vous pouvez suivre son travail ici :
https://www.instagram.com/messe_bidias/
https://m.facebook.com/messebidias/
Voici quelques articles de presse intéressants à propos de lui (en anglais seulement) :
https://boldjourney.com/meet-rackel-messe-a-bidias/
https://shoutouthtx.com/meet-rackel-messe-a-bidias-visual-and-contemporal-artist/
Lieu : Douala (Cameroun)
