L’ART DE GUERIR MON ENFANT INTERIEUR

       D’aussi loin que je me souvienne, j’étais un élève peu brillant à l’école primaire. Mon institutrice de 5e année avait l’habitude de me traiter de « cancre » devant toute la classe au moins une fois par semaine, et je vous assure que je n’exagère pas. J’étais particulièrement nul en maths, n’avait aucun intérêt pour la géographie, et détestait l’histoire. Même si j’avais un certain goût pour le français et l’éducation physique, le mot « cancre » m’était devenu si familier que j’en étais venu à croire fermement que je n’avais aucune capacité intellectuelle notable, ce qui se traduisait par des convocations fréquentes de ma mère à l’école pour connaître les raisons de mon échec scolaire. D’ailleurs, ces réunions parent-enfant-institutrice changeaient peu les choses. Pourquoi?

Je pense que j’avais tellement intériorisé le fait d’être « nul » que la réussite me semblait tout simplement hors de portée. En classe, il m’arrivait souvent de me sentir inférieur aux autres, tant mentalement que physiquement. D’une part, à cause des préjugés silencieux ou évidents liés à ma couleur de peau et à mes origines africaines, et d’autre part parce que j’avais moi-même subconsciemment accepté ces préjugés comme étant des traits intrinsèques de ma personne.

Avec le temps, je vous rassure, j’ai réussi à atténuer ces préjugés et cette « autosigmatisation ». En effet, maintenant, j’ai bien compris que je suis un homme noir beau, intelligent, créatif, généreux, cultivé, athlétique, bref, que j’ai tout pour plaire;-). Toutefois, il m’arrive plus ou moins souvent de sentir cet enfant en moi, marqué par ses blessures psychologiques, tenter de me convaincre que je n’ai aucunement changé et que je resterai le même à tout jamais; loin de l’amour de moi et de la possibilité d’être aimé, loin de l’aptitude à réussir, loin de ma valeur intrinsèque et non négociable dans ce monde, loin du bonheur d’être moi.

Je trouve fou qu’encore aujourd’hui, dans mon corps d’adulte, j’éprouve mes émotions d’enfant, toutes aussi fortes, toutes aussi vivides, dans une impuissance totale, parfois. Je n’aime pas cette sensation. À vrai dire, j’ai en horreur; ce sentiment d’être figé dans le passé, d’être prisonnier de mon propre corps, lorsque mon enfant intérieur me rappelle qu’il est meurtri et qu’il nuit à l’adulte que je suis. « Puis-je réellement guérir mon enfant intérieur? » C’est une question qui m’obsède actuellement, notamment à cause d’une de mes lectures* du moment selon laquelle « Plus on vieillit et plus on se rapproche de son enfance, de ses origines, retrouvant intact tout ce qu’on y avait laissé en suspens. » Moi, je veux avancer. J’en ai assez du passé.

Comment guérir mon enfant intérieur?

Cette question est d’une importance cruciale pour mon art et ma vie, car mon art est l’expression vivante de mon enfant intérieur. Il reflète son besoin profond de s’exprimer, d’être libre et de s’automédicamenter afin de guérir. Pour l’instant, c’est le seul élément de réponse que je peux apporter à cette question. Un autre constat qui pourrait mener à une réponse plus complète est que mon enfant intérieur, malgré ses petites jambes, finit toujours par me rattraper, surtout lorsque je cours à toute vitesse pour le fuir dans mes problèmes d’adulte.

Il semble que pour trouver la paix une fois pour toutes, je doive m’arrêter de courir, me retourner et dialoguer avec lui.

C’est ce que j’ai commencé à faire depuis un certain temps sous la forme de dialogues dans mon journal intime. Plus je dialogue avec mon enfant intérieur, plus je réalise qu’il a des choses à dire, et ses émotions lourdes et inconfortables traduisent simplement son besoin de se confier et d’être écouté. Ainsi, nous nous soulageons mutuellement. À force de dialoguer, j’ai espoir que nous nous entendrons à merveille pour ne faire qu’un et avancer de la manière la plus sereine vers notre destin artistique.

Enfin, à ceux qui, comme moi, se sentent parfois profondément insatisfaits dans leur vie d’adulte et se demandent pourquoi, j’aimerais laisser ces quelques mots à méditer de l’auteur Moussa Nabati : « Rappelons-le, ce n’est jamais l’adulte qui est malheureux, mais l’enfant intérieur, affecté par la dépression infantile précoce (DIP) et la culpabilité. »… « Il ne sert à rien de s’épuiser à « faire » concrètement, ceci ou cela. Il est primordial, en revanche, de pacifier les relations avec son passé grâce à la compréhension de son histoire. »*

*Source : Le bonheur d'être soi, Moussa Nabati, 2010

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Subscribe! | Abonnez-vous!

Let's sow some Artseedz in our lives!

Semons quelques Graines d'Art dans nos vies!

FR